Des savoirs universitaires en tension : rendre audibles les voix de chercheurs et chercheuses autochtones du Brésil. Introduction au dossier

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Texte

Des savoirs universitaires en tension : rendre audibles les voix de chercheurs et chercheuses autochtones du Brésil

Figures 1 et 2. Détails des planches de facilitation graphique

Figures 1 et 2. Détails des planches de facilitation graphique

Joyce Gomes1, 2025

Ce dossier est le fruit d’une expérimentation : celle de l’accueil de doctorant·es brésilien·nes autochtones (programme dit « Guatá », Guatá est un terme en langue guarani signifiant marcher avec, voyager en regardant). Les doctorant·es issu·es de l’Université fédérale de Grande Dourados, ont été accueilli·es par le laboratoire LIAgE à l’université Paris 8, leur mobilité étant financée par l’ambassade de France au Brésil. Cette expérimentation questionne réciproquement nos rapports aux savoirs, à la formation, à la science, à l’internationalisation des institutions d’enseignement supérieur et les parcours de ces étudiant·es.

Figure 3. Détail de planches de facilitation graphique

Figure 3. Détail de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

En préambule, il convient de préciser que par autochtone, nous évoquons une personne qui est « liée par une continuité historique avec les sociétés antérieures à l’invasion et avec les sociétés précoloniales qui se sont développées sur [son] territoire » (discours, José Martínez Cobo, rapporteur spécial des Nations unies, 19712) et – ce qui est essentiel – une personne qui se définit comme telle. Pour approfondir la question, nous renvoyons à l’article d’Albane Geslin3 et aux travaux d’Irène Bellier4.

Les voix des personnes autochtones peinent encore à se faire entendre directement. En dehors d’heureuses, mais rarissimes exceptions, parmi lesquelles Ailton Krenak5 et Davi Kopenawa6, dont les livres ont été traduits en français, la plupart des recherches sur les peuples autochtones furent produites par le passé par des chercheurs et chercheuses extérieures à ces peuples, tel Levi-Strauss7 ou Bastide8, qui portaient un regard depuis leurs propres contextes. Les discours étaient réalisés « à la place de », laissant peu de place à une parole spontanée et à une analyse des concerné·es.

Certaines équipes de recherche, conscientes des biais inhérents à cette situation, ont souhaité par la suite associer les personnes, en les considérant comme des partenaires de la recherche, comme Fortier9 et, depuis une dizaine d’années au Brésil, le nombre d’autochtones qui intègrent les universités privées et publiques tend à augmenter, de l’ordre de 757 % entre 2009 et 201910. La mise en place de quotas depuis 2012, visant la diversification des origines ethnico-raciales des étudiant·es, au moyen d’une loi imposée aux 63 universités brésiliennes fédérales, et la multiplication des concours d’entrée spécifiques pour les autochtones (vestibular indígena) dans les universités publiques, permettent à des étudiant·es autochtones d’accéder à l’université. Pour autant, ces dispositifs ne permettent pas aux autochtones d’accéder massivement à l’enseignement supérieur, ce que soulignait à juste titre Eloy Terena (chercheur et vice-ministre du ministère des Peuples autochtones) lors d’une intervention en France11. En effet, la formation académique reste très éloignée des manières de vivre et de penser les apprentissages de la plupart des peuples autochtones, et n’a pas ou très peu de formes inclusives (en termes pédagogiques) permettant à ces étudiant·es de s’approprier pleinement les attentes universitaires et une forme standardisée de langue portugaise. Quelques universités cependant innovent et créent des dispositifs (au sens de Leroy, Gilon, Ville & Campini12) particuliers afin de permettre une entrée réussie de ces nouveaux publics dans leurs institutions. Les trois premiers articles de ce numéro donnent des éclaircissements sur certaines pratiques, notamment dans le Mato Grosso do Sul (MS).

Figure 4. Détail de planches de facilitation graphique

Figure 4. Détail de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Aujourd’hui, malgré tout, la formation de chercheurs et chercheuses autochtones au niveau doctoral ouvre sur une production scientifique par des personnes issues directement des territoires étudiés. Par territoire, nous nous référons à la définition de Malone et Liby13 :

Le territoire autochtone, également appelé territoire traditionnel, désigne les liens ancestraux et contemporains des peuples autochtones avec une zone géographique. Les territoires peuvent être définis en fonction des liens de parenté, de l’occupation, des itinéraires de déplacements saisonniers, des réseaux commerciaux, de la gestion des ressources, et des liens culturels et linguistiques avec les lieux. Les territoires autochtones évoluent constamment, à la fois dans un contexte juridique et sur la base des liens de parenté et des relations entre les nations autochtones.

Ces recherches réalisées par des chercheurs et chercheuses autochtones changent diamétralement le point de vue porté et mettent en relief les enjeux scientifiques et épistémologiques liés à la personne du chercheur ou de la chercheuse, et de son implication à travers son objet d’étude, comme l’énonçait si justement Florence Piron14.

Sont interrogés les régimes de connaissances15, les hiérarchies et processus de légitimations qui y sont associés16. Quels sont les savoirs légitimés, les types de recherches entreprises ? Pour qui ? Avec qui ? Pourquoi vouloir rendre « académiques » des savoirs qui jusqu’à récemment étaient présentés comme étant en contradiction majeure (savoirs profanes) ? Comment ces « nouvelles » épistémologies viennent interroger celles développées jusque-là dans les universités dites « conventionnelles » ? Qu’est-ce que cela apporte et transforme dans la recherche universitaire ? Quels thèmes auparavant invisibles et invisibilisés émergent désormais ? En quoi cela nous forme, nous « éduque » (au sens d’Ingold17 ) réciproquement ? Ces différentes questions doivent être lues et considérées à l’aune de la pluralité de contextes de provenance des étudiant·es autochtones et de la diversité des trajectoires qui les caractérisent. Pour rappel, le Brésil s’étend sur une surface de plus de 13 fois la France, les peuples autochtones sont donc variés (305 peuples et plus de 274 langues), avec des situations géographiques diversifiées et des contraintes situées (orpailleurs, agriculture intensive, exploitation illégale de ressources naturelles et conséquences, dommage au patrimoine autochtone, non-accès aux ressources naturelles non souillées, etc.). Certain·es d’entre elles et eux ont vécu en ville depuis leur plus jeune âge (cela représente 54 % des personnes autochtones qui vivent en zone urbaine18) et peuvent avoir comme langue maternelle le portugais, d’autres, avec l’entrée à l’université, font aussi l’expérience de la vie en grande métropole. Les étudiant·es guarani, kaiowa et terena de l’État du Mato Grosso do Sul (Brésil), dont trois d’entre elles et eux sont au cœur de ce dossier, font leurs études à Dourados ou Campo Grande, proviennent de territoires marqués par les violences multiples (violences des organes de l’État fédéré et de ceux de l’état fédéral, violences des propriétaires terriens, discriminations dans tous les secteurs de la vie sociale, etc.), qui affectent profondément les parcours scolaires des enfants et des jeunes guarani, kaïowa et terena.

Rappelons que le Mato Grosso do Sul, dont l’économie est essentiellement tournée vers l’agronégoce, est l’un des états fédérés les plus hostiles aux populations autochtones. Ainsi, on y trouve le plus haut taux d’homicides et d’incarcération des personnes autochtones. L’aspersion des pesticides est en outre une question de santé publique pour les communautés. Pour un état des lieux de ces violences, voir les rapports CIMI 2023 et 202419.

Figures 5 et 6. Détails de planches de facilitation graphique

Figures 5 et 6. Détails de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Ces violences auxquelles sont confrontées les communautés autochtones du Mato Grosso do Sul entravent l’accès à la scolarité, provoquent des coupures dans les trajectoires scolaires, mais aussi marquent en profondeur le choix des sujets de recherche et les interactions avec la direction, le corps enseignant et les élèves non-autochtones.

Pour autant, il ne faudrait pas réduire la connaissance de ces chercheurs et chercheuses à la spécialisation d’une expertise de leurs territoires : il s’agit bien de bénéficier également de leurs apports dans tous les domaines scientifiques. Ce pourrait être un contresens majeur à notre approche : il n’est pas question ici de segmenter des territoires de légitimations scientifiques, mais plutôt de proposer une approche complexe, avec une diversité d’approches sur le même objet, impliquant une confrontation, un dialogue entre différents points de vue situés. Ainsi, la partition occidentale habituelle entre productions artistiques et productions scientifiques n’a pas lieu d’être dans l’horizon autochtone, la pratique spirituelle est également présente dans la plupart des actions quotidiennes, et participe ainsi aux savoirs et aux apprentissages.

L’entrée des étudiant·es autochtones du Brésil dans les universités ne s’est pas déroulée sans heurts ni débats. Paula Anacaona exprime très bien ce long cheminement :

L’Université fédérale de Brasilia est finalement la première université fédérale à adopter des quotas en 2004 (réservant 20 % de ses places aux Noirs, Métisses et Autochtones). Mais en 2007, dans la même université, des jumeaux sont considérés de races différentes lors de leur entretien d’entrée et l’un est autorisé à postuler au travers du système de quotas raciaux, tandis que l’autre ne l’est pas. La subjectivité de cet entretien est donc l’un des points les plus controversés des quotas raciaux. Aujourd’hui, toutes les universités fédérales ont des quotas en place. La loi fédérale 12.711 ou loi des quotas a été approuvée en 2012 sous la présidence de Dilma Rousseff, après que le Tribunal fédéral suprême a finalement validé, à l’unanimité et après une bataille juridique intense, la constitutionnalité des quotas raciaux. La loi a une validité de dix ans, après quoi la situation sera réévaluée et les quotas reconduits si nécessaire20

Figure 7 et 8. Détails de planches de facilitation graphique

Figure 7 et 8. Détails de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Avec ces nouveaux et nouvelles étudiant·es, se pose inévitablement la question de la mobilité internationale alors que le Brésil du président Luiz Inacio Lula da Silva (plus communément appelé Lula) encourage fortement ces échanges, dont le programme Ciência Sem Fronteiras (Science sans frontières), mis en œuvre par la successeure de Lula – Dilma Rousseff –, a été l’épitome. Le président Lula a réaffirmé son engagement et son attention toute particulière à ces programmes lors de la cérémonie de remise du titre de Docteur Honoris Causa21 qui lui a été décerné à l’université Paris 8 en juin 2025, en précisant que lui-même n’avait pas pu accéder à l’université en ses jeunes années. C’est donc dans un contexte de prise en compte à la fois de l’accès profondément inégalitaire et parfois discriminant aux études supérieures, mais aussi aux modalités de légitimation des formations académiques – telle la mobilité internationale des étudiant·es – que ce dossier voit le jour. Il est donc aux prises avec un contexte social et politique qui s’ancre pleinement dans la formation. On sait que la mobilité internationale nécessite des ressources, et pas seulement financières, et qu’elle n’est pas naturellement un horizon d’attente pour les étudiant·es de classe populaire, ce qui est tout aussi vrai en France, notamment dans les zones périurbaines. Il n’en est pas autrement pour les étudiant·es autochtones. C’est au défi de l’accès à ce type de mobilité que l’ambassade de France au Brésil a souhaité, à son échelle, s’atteler en proposant des bourses pour la France à des doctorant·s autochtones du Brésil. Ce programme de bourses intitulé Guatá lie l’ambassade à plusieurs universités brésiliennes qui s’engagent à offrir un accompagnement personnalisé préalable à la mobilité. En France, quelques universités accueillent ces doctorant·es en tentant également d’individualiser leur séjour. L’université fédérale de Grande Dourados (UFGD – Mato Grosso do Sul, Brésil) a rejoint le programme en 2024 et trois de ses doctorants autochtones, Anastacio Peralta, Sandra Ventura Domingo Cândido et Maristela Aquino-Insfram, ont réalisé un stage doctoral de 6 mois au sein de l’université Paris 8, qui s’est engagée dès le début dans ce programme en accueillant annuellement la moitié des boursiers et boursières en France. Ce dossier doit beaucoup aux échanges formels et informels qui se sont développés au cours du séjour de ces trois doctorant·es.

À l’heure où nous achevons la rédaction de ce dossier, ce sont quatre autres doctorant·es autochtones (dont deux de l’UFGD) qui réalisent une mobilité Guatá à Paris 8 (il s’agit d’Inair Gomes-Lopes et de Rossandra Cabreira de l’UFGD, de Consuelem da Silva Sarmento de l’UFFR et de Daniel Freire de l’UFPE, respectivement issu·es des peuples Guarani/Kaiowá, Kaiowá, Macuxi et Pankará). Nous postulons et espérons que l’année à venir, d’autres leur succéderont.

Figures 9 et 10. Détails de planches de facilitation

Figures 9 et 10. Détails de planches de facilitation

Joyce Gomes, 2025

Le programme Guatá, et le dialogue interculturel qui en découle, constituent un nouveau jalon dans les relations France-Brésil, mais également dans les relations aux savoirs et régimes de connaissances, qui vont bien au-delà de cette coopération bilatérale.

Au niveau local, le partenariat en cours entre deux universités, l’UFGD et l’université Paris 8, reflète également des préoccupations communes qui renvoient à des enjeux contemporains scientifiques, éthiques et politiques : crise climatique, démocratie en péril, invisibilisation des personnes minorées, expériences migratoires et rôle des populations traditionnelles et autochtones dans les prises de décision internationales et les mouvements en faveur de l’environnement et des droits humains. Les enseignant·es-chercheur·es de l’UFGD et celles et ceux de Paris 8, engagé·es dans cette coopération, partagent la même conviction que la science doit être davantage participative et que la mise en dialogue, alimentée par une réflexion épistémologique, de régimes de connaissance différents doit pouvoir contribuer à élargir les champs de la science et ouvrir sur des solutions durables et justes qui contribuent à rendre des mondes habitables. Ces visées s’articulent à une dimension pluridisciplinaire : le laboratoire LIAgE qui a accueilli ces trois étudiant·es de géographie s’inscrit en sciences de l’éducation et de la formation avec des approches variées (anthropologie, sociologie, psychologie, philosophie etc.) il manifeste d’un intérêt appuyé aux approches visuelles et artistiques. Ce numéro adopte donc des points de vue situés, qui veulent également établir un dialogue pluridisciplinaire autour d’une question commune : celle de la transformation (de l’université, des savoirs, des personnes) induite par l’accès aux recherches académiques d’étudiant·es autochtones.

Figures 11 et 12. Détails de planches de facilitation graphique

Figures 11 et 12. Détails de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Cette transformation ne se fait pas sans heurts de part et d’autre et nécessite des adaptations, des négociations, des échanges constants pour tenter de percevoir ce qui rassemble, ce qui peut faire « commun » et non pas renvoyer chacun·e à sa spécificité qui le ou la rendrait imperméable aux autres modes de connaissances et de savoirs. C’est ce qui caractérise le terme de transculturalité (dérivé de la notion de transculturation développée par l’anthropologue cubain Fernando Ortiz22), et qui montre que chacun·e de nous adopte des usages, des ressources culturelles (au sens de Jullien23) variées au fil de son parcours et de ses rencontres. La transculturalité est ce qui constitue notre expérience du divers, du « tout Monde »  dirait Glissant24 et s’oppose radicalement à une idée de pureté et de naturalisation de la « culture ». La valorisation des savoirs autochtones est donc à entendre selon nous de manière complexe et articulée à celle d’autres types de savoirs et de pratiques. Aller à la rencontre de l’autre, c’est « s’altérer », c’est autant le cas pour les personnes qui sont en mobilité que pour celles qui les côtoient dans leur déplacement.

Cette altération nécessite une remise en cause profonde des fonctionnements établis. Il ne s’agit pas uniquement d’un espace libéré de la parole ou de la représentation autochtone, ce qui pourrait s’apparenter à un sympathique saupoudrage de surface, mais bien à une perspective radicalement différente. Elle ne se contente pas d’intégrer la question autochtone à une structure déjà existante (l’école, l’université, le musée d’art moderne, etc.) dans un périmètre qu’elle contrôle, pense et gère, mais doit accepter d’être bouleversée dans ses catégories, modalités d’exercice, etc. C’est un renversement, un basculement, à la fois et simultanément, politique et épistémologique. C’est justement ce que à quoi fait référence Fernanda Pitta vis-à-vis du monde de l’art dans son article « Figure-toi la scène… » dans ce numéro de PFA :

Il ne s’agit pas simplement de montrer leurs productions tout en maintenant les structures socio-cosmopolitiques occidentales, mais de reconnaître et d’affirmer le droit des peuples autochtones de voir de l’intérieur, à partir de leurs propres cosmologies, avec leurs propres perceptions du monde.

Figures 13 et 14. Détails de planches de facilitation graphique

Figures 13 et 14. Détails de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Il est évident que les sujets ne manquent pas pour tenter d’appréhender ce qui distingue les différentes perceptions du monde. Les textes choisis pour ce dossier n’ont pas la prétention d’embrasser un ensemble de singularités, mais au contraire de s’attarder sur quelques sujets qui ont été abordés lors d’entrevues et relèvent d’une expérience de la rencontre. Trois thématiques reflètent des dialogues nourris des réunions entre des protagonistes autochtones et non autochtones : la question des langues et de l’écriture, celle du pouvoir d’agir des femmes et celle des « technologies spirituelles », que le lecteur ou la lectrice pourra retrouver dans les rubriques cheminements et témoignages.

Des discussions soutenues perdurent sur l’appellation de ces populations, question épineuse de la terminologie pour se référer aux populations « premières » du Brésil, celles qui étaient présentes sur le territoire qui est devenu le Brésil. En portugais du Brésil, un terme règne, c’est celui d’indígena, qui a remplacé celui d’indio25 et est employé aussi bien par les indígenas que par les non indígenas. En France, les mots les plus communs dans la littérature scientifique sont ceux d’amérindien·nes, d’indigènes et d’autochtones. Chacun d’eux est lourd d’une histoire remplie de préjugés et de pratiques coloniales de classification. Le terme d’autochtone, privilégié par l’ONU, est aujourd’hui le plus courant dans la production scientifique francophone canadienne et il tend à se répandre également en France. Irène Bellier rend compte de la place de ce terme dans les organisations internationales et comment les « questions autochtones » se sont peu à peu imposées dans l’agenda international. Nous renvoyons à ses travaux26 et avons opté de manière affirmée pour cette terminologie « autochtone », tant la traduction littérale de « indigène » (indígena en portugais brésilien), renvoyait dans le contexte français à une appellation coloniale de discrimination et de limitation des droits civiques des personnes concernées. Cependant, parfois, il nous est arrivé de garder la terminologie originale indígenas, dans le texte, pour souligner la tension, voire la revendication que cette dénomination appelait.

D’autres termes, sans équivalence immédiate en français, ont été délicats à traduire. Ils sont la manifestation linguistique de pratiques et de situations ancrées dans les contextes étudiés : protagonismo – qui pourrait traduire la volonté d’être au centre de l’action et retomadas – qui est l’action de reconquête, de reprise illégale de territoires spoliés aux autochtones, par une installation et une vie (souvent précaire) sur ces espaces géographiques. Par extension, ce mot a été repris dans le domaine artistique, ce qui n’est pas son usage le plus courant, et renvoie implicitement au territoire, cet implicite demeure opaque à la traduction. Les choix qui ont été effectués, même s’ils ont été nourris d’échanges entre nous, demeurent discutables et nécessitent des éclaircissements. Chacun d’eux renvoie à des contextes – liés à la condition autochtone – qui sont très éloignés des contextes européens. Termes centraux dans les problématiques soulevées et donc cruciaux pour ce dossier, leurs traductions demeurent sujettes à la temporalité, tant elles dépendent du seuil d’intelligibilité et d’information partagée de modes de vie qui restent encore largement méconnus en France. Ce type d’initiative pourrait certainement contribuer à un meilleur entendement - et à des traductions plus aisées par la suite - de ces situations.

Figures 15 et 16. Détails de planches de facilitation graphique

Figures 15 et 16. Détails de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Ce dossier débute avec un panorama général d’une région largement méconnue en France – le Mato Grosso do Sul – dans lequel vit une partie importante de personnes autochtones du Brésil. Les médias, tout comme le sens commun européen, associent bien souvent Amazonie et populations autochtones, en méconnaissant largement d’autres territoires dans lesquels elles survivent et luttent également quotidiennement. Cette ouverture sur territoire moins emblématique pour la France permet de focaliser le propos sur des conditions de vie extrêmement difficiles au contact de l’agriculture intensive et de l’épandage systématique de produits toxiques, mais également de la violence quotidienne (meurtres, incendies volontaires, etc.) qui accompagne les luttes territoriales.

La portée politique et les résistances multiples qui accompagnent ces modes de vie au contact direct de populations non autochtones seront détaillées, ainsi que leurs difficultés et les enjeux de la transculturalité qu’elles supposent. Le défi que représente l’accès à l’université pour des personnes stigmatisées et marginalisées est important : il donne voix et légitimité à des combats de reconnaissances multiples. La mobilité internationale de ces personnes accroît le rayonnement de ces nouvelles perspectives et participe à une transformation collective de nos épistémologies et de nos « aberturas » ontologiques. C’est par une approche géographique que Jones Dari Goettert, Marcia Mizusaki et Claudia Marques Roma (tou·tes trois de l’UFGD) abordent cette question.

Des contributions méconnues dans le contexte français vont constituer la partie centrale du numéro.

Ainsi, les modalités d’accès aux formations académiques des étudiant·es autochtones et des initiatives et pratiques (facultés interculturelles, mobilités internationales, actions d’internationalisation) qui facilitent et appuient cette entrée encore inégalitaire aux diplômes et emplois qui y sont liés27 seront particulièrement étudiées. Chantal Medaets (Unicamp), Aparecida Mendes de Oliveira, (FAIND – Faculdade Intercultural Indígena de l’UFGD) et Eloy Terena (ministère des Peuples autochtones) évoquent, à partir d’un large panorama de la situation et d’expériences concrètes, les enjeux et défis qui ponctuent ce bouleversement académique et scientifique.

Figure 17. Planche finale de facilitation graphique des tables rondes

Figure 17. Planche finale de facilitation graphique des tables rondes

Joyce Gomes, 2025

La traduction d’un texte déjà publié d’Andérbio Márcio Silva Martins et de Cássio Knapp dresse un aperçu de la situation linguistique et sociolinguistique des populations guarani et kaiowá du Mato Grosso do Sul. Il présente un état actuel des connaissances sur ces langues et des supports pédagogiques publiés pour leur enseignement dans les écoles autochtones de la région. En explicitant quelques éléments de l’éducation scolaire spécifiques des Guarani et Kaiowá, il décrit les défis quotidiens depuis 2012, auxquels la licence interculturelle autochtone Teko Arandu fait face. Les aspects positifs, comme des leviers à soulever en faveur des langues autochtones à travers cette formation, sont détaillés. La portée et la place de la langue dans les enjeux de lutte et de reconnaissance autochtone rendent la lecture de cet article tout à fait centrale.

Dans un texte résolument politique, et à l’iconographie importante, Fernanda Pitta place le contexte académique dans la sphère de l’art contemporain, qui interagit de manière quasiment permanente avec les médias, l’histoire nationale et la représentation politique. Les luttes de reconnaissance, de reconquête et de visibilité des peuples autochtones s’accompagnent de tensions et de méfiance envers des prétendu·es allié·es, qui sous couvert d’ouverture mettent en œuvre parfois naïvement des formes d’accaparement culturel. Le défi est celui de reconnaître, respecter et d’appuyer le pouvoir d’agir des personnes autochtones dans des formes qui leur sont propres. La transculturalité est encore une fois mobilisée de manière importante dans des références et détournements littéraires, picturaux, visuels, qui ont fortement contribué et appuyé des représentations dégradantes et l’imaginaire au sujet de l’objet d’autochtonie. On remarque dans ce texte, qui prône la dissolution des hiérarchies internes au monde de l’art, que la connaissance n’est plus cloisonnée à une discipline ou à un champ spécifique, mais qu’elle irradie et est en interconnexion permanente avec toutes les dimensions du social et du vivant.

Figure 18. Planche finale de facilitation graphique des ateliers

Figure 18. Planche finale de facilitation graphique des ateliers

Joyce Gomes, 2025

Ce dossier souhaite se placer sous l’angle du dialogue également par des contributions collectives et mixtes (brésiliennes/françaises), il évoquera toutefois un regard plus « dyonisien28-situé » avec la contribution d’étudiant·es en sciences de l’éducation et de la formation de Paris 8 (option professionnelle du parcours Éducation Tout au Long de la Vie) ayant participé activement à une rencontre internationale sur les autochtones brésiliens à l’université et dans la recherche. Il et elles (il s’agit de Souhaila Belouettar, Nora Belkhiri, Lalya Ngongolo, Déocard Rhuhunemungu et Catherine Zapata) évoqueront notamment ce qu’elle a produit dans leurs propres représentations du monde et les perspectives ou liens qu’il et elles élaborent par rapport à leurs propres répertoires notionnels.

Des illustrations issues de la facilitation graphique de Joyce Gomes29 durant cet évènement ponctuent cette introduction. Effectivement, il nous paraissait important, lors d’une manifestation plurilingue et pluriculturelle, de proposer d’autres manières de s’approprier les propos et idées véhiculées. Au fil des interventions, Joyce a illustré par des dessins projetés au fur et à mesure, ce qu’elle percevait des idées véhiculées. Ces traces apparaissent donc au gré de ce propos, comme des points de respiration et de réappropriations singulières de discours pluriels.

La question du rapport à l’écriture et aux langues sera abordée dans un article à huit mains. Anastacio Peralta (UFGD), Anna Cattan (Paris 8), Ana Doldan Montiel (IHEAL) et Joaquín Ruiz Zubizarreta (EHESS), quatre doctorant·es, passionné·es de langues et d’écritures tentent un dispositif tout à fait original de dialogues par le jeu de traductions successives, dans lequel ils et elles questionnent le sens des mots guarani et leurs traductions presque (im)possibles.

Les malentendus dans les dialogues transculturels et plus particulièrement dans les recherches autochtones seront mis en mots par Sandra Ventura Domingo Cândido (UFGD), Christiane Gilon et Patrice Ville (Paris 8).

Le rapport à la transformation sociale et notamment au pouvoir d’agir des femmes sera abordé par Maristela Aquino-Insfram (UFGD) et Izabel Galvao (Paris 8) qui, à travers le parcours de Maristela donnent à voir les conditions de vie particulièrement difficiles du peuple Guarani-kaiowa.

C’est donc un numéro à la fois riche, original et complexe que nous proposons à la lecture. Il reflète les enjeux importants de la reconnaissance des savoirs et des personnes autochtones ainsi que les transformations opérées par l’arrivée de ces nouveaux publics dans la recherche et la formation. La mobilité académique accentue cette problématique de mondialités et met en lumière le mouvement transculturel qui irradie les rencontres.

Figure 19. Détail de planches de facilitation graphique

Figure 19. Détail de planches de facilitation graphique

Joyce Gomes, 2025

Notes

1  Les illustrations contenues dans ce texte ont été réalisées pour la journée d’études du 31 janvier 2025, intitulée « Peuples autochtones du Brésil et recherches académiques » [En ligne], pour laquelle les organisatrices ont fait appel à Joyce Gomes [En ligne].

2 Cobo Jose R. Martinez, 1984, Rapport de la Sous-Commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités sur les travaux de sa 37e session, E/CN.4/Sub.2/1984/43, 19 octobre 1984.

3 Geslin Albane, 2010, « La protection internationale des peuples autochtones : de la reconnaissance d’une identité transnationale autochtone à l’interculturalité normative », Annuaire français de droit international, vol. LVI (année 2010), p. 658-687 [En ligne].

4 Irène Bellier, 2019, « La reconnaissance des peuples autochtones comme sujets du droit international. Enjeux contemporains de l’anthropologie politique en dialogue avec le droit », Clio@Themis, [En ligne].

5 Ailton Krenak, 2020, Idées pour retarder la fin du monde, Paris, Dehors.

6 Bruce Albert & Davi Kopenawa, 2022, Yanomami, l’esprit de la forêt, Paris, Actes Sud.

7 Claude Lévi-Strauss,1994, Saudades do Brasil, Paris, Plon.

8 Roger Bastide, 1997, Le Brésil, textes choisis et préfacés par Claude Ravelet, trad. Christine Ritui, St-Paul de Fourques, Bastidiana.

9 Jean-François Fortier, 2010, « Recherche, éthique et Autochtones. Regard exploratoire sur les dilemmes éthiques de la recherche en milieu autochtone », Revue Inditerra, Revue internationale sur l’Autochtonie, No 2 : 1-14.

10 Chantal Medaets, José Arruti & Flavia Longo, 2022, « O crescimento da presença indígena no ensino superior », Nexo, Politicas Publicas [En ligne].

11 Journée d’étude du 31 janvier 2025, « Peuples autochtones du Brésil et recherches académiques » Campus Condorcet organisée par l’université Paris 8, LIAgE, LLCP, dans le cadre de l’année du Brésil.

12 Delphine Leroy, Christiane Gilon, Patrice Ville & Christine Campini (dir.), 2024, Penser-expérimenter des dispositifs d’éducation critique Un colloque à l’épreuve des épistémologies des suds, Nîmes, Champ Social.

13 Molly Malone & Chisholm Libby, 2016, « Territoire autochtone », in L’Encyclopédie Canadienne, Historica Canada [En ligne].

14 Florence Piron, 2019, « L’amoralité du positivisme institutionnel. L’épistémologie du lien comme résistance », in Laurence Brière, Mélissa Lieutenant-Gosselin et Florence Piron (dir.), Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ?, Québec, Science et bien commun [En ligne].

15 Descola Philippe, 2010, Diversité des natures, diversité des cultures, Paris, Bayard.

16 Descola Philippe & Ingold Tim, 2014, Être au monde. Quelle expérience commune ?, Lyon, Presses universitaires de Lyon.

17 Tim Ingold, 2018, L’Anthropologie comme éducation, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

18 Selon le recensement de 2022 (IBGE), la population totale autochtone serait de 1 693 535 personnes soit 0,83 % de la population brésilienne.

19 Rapports CIMI 2023 [En ligne] et 2024 [En ligne].

20 Paula Anacaona, 2018, « La question raciale au Brésil », in Paula Anacaona (dir.), Je suis encore favela, Paris, Éditions Anacanoa, p. 220-221 [En ligne].

21 [En ligne].

22 Fernando Ortiz, 2002 [1940], Contrapunteo cubano del tabaco y el azúcar, Madrid, Ediciones Catedra.

23 François Jullien, 2016, Il n’y a pas d’identité culturelle, Paris, Édition de l’Herme.

24 Édouard Glissant, 1997, Traité du Tout-monde, Paris, Gallimard.

25 Que l’on peut traduire par « indien » et qui a une résonance dépréciative au Brésil.

26 Irène Bellier (dir.), 2013, Peuples autochtones dans le monde. Les enjeux de la reconnaissance, Paris, L’Harmattan ; Bellier Irène, 2018, « Les droits des peuples autochtones. Entre reconnaissance internationale, visibilité nouvelle et violations ordinaires », in L’Homme & la Société, no 206, p. 137 -174.

27 Inês Caroline Reichert, 2019, « Prospecções: doutores indígenas e a autoria acadêmica indígena no Brasil contemporâneo » in Tellus, no 38, p. 17-48.

28 Habitant·es de Saint-Denis, ville où est implantée l’université Paris 8, depuis son expulsion de Vincennes en 1980.

29 Voir le travail de Joyce Gomez [En ligne].

Illustrations

Citer cet article

Référence électronique

Delphine Leroy, Nadège Mézié et Matheus de Carvalho Hernandez, « Des savoirs universitaires en tension : rendre audibles les voix de chercheurs et chercheuses autochtones du Brésil. Introduction au dossier », Pratiques de formation/Analyses [En ligne], 72 | 2026, mis en ligne le 24 mars 2026, consulté le 31 mars 2026. URL : https://www.pratiquesdeformation.fr/1084

Auteurs

Delphine Leroy

Anthropologue, maîtresse de conférence habilitée à diriger des recherches en sciences de l’éducation et de la formation, elle s’intéresse aux apprentissages en situation de transculturalités et aux phénomènes de transformations qu’elles supposent notamment par les migrations et plus récemment avec les peuples autochtones.

Nadège Mézié

Docteure en anthropologie (Université Paris Cité). Elle travaille actuellement dans la diplomatie scientifique. Elle a été attachée pour la science et la technologie au consulat général de France à São Paulo de 2020 à 2024. Elle a ensuite travaillé pour la présidence de la FAPESP (Fundação de Amparo à Pesquisa do Estado de São Paulo) et, depuis avril 2025, elle est experte technique internationale chargée de la coordination du Centre Franco-Brésilien pour la Biodiversité Amazonienne (CFBBA).

Matheus de Carvalho Hernandez

Directeur du Bureau des internationalisation et maître de conférences de relations internationales à l'Université fédérale de Grande Dourados (UFGD). Ses recherches portent sur les droits humains dans les relations internationales et son travail institutionnel est axé sur l’internationalisation de l’université, avec une attention portée aux populations autochtones.