Coordination du dossier : Louis Staritzky, Pascal Nicolas-Le Strat
Interroger l’actualité de la recherche-action à travers un numéro de Pratiques de Formation/Analyses n’a rien de surprenant pour qui est familier de l’histoire de cette revue, et plus largement de celle du département des sciences de l’éducation de l’université de Vincennes avec lequel elle entretient une longue histoire. Si en 1989 le 19e numéro de PFA s’intitulait explicitement « Recherche-action et formation. Le travail de terrain1 », dès les tout premiers numéros, il était déjà question d’interroger le rôle du praticien-chercheur et le nécessaire renouvellement des démarches d’enquête et/dans leurs dimensions formatives. Proposer aujourd’hui de questionner, et donner à voir, l’actualité de la recherche-action c’est donc s’inscrire dans cette histoire singulière. Pour autant, c’est bien la séquence politique actuelle qui nous oblige à porter un regard nouveau sur la recherche-action et à souhaiter son réengagement (et la réinvention de ses pratiques), et non la simple fidélité à une généalogie dont nous nous sentirions héritier·ières.
Depuis quelques années maintenant, nous voyons émerger une multitude de discours, d’appels, et parfois même d’injonctions, à la mise en œuvre de recherches plus participatives. Nous pourrions nous demander dans quelle mesure cet élan a permis (ou non) de renouveler l’engagement de la recherche-action. En 2021, la loi de programmation de la recherche « science avec et pour la société » présentait une feuille de route dont l’ambition affichée se concentrait sur le double enjeu de : « Nourrir le débat démocratique et appuyer les décisions publiques et permettre à chacun de comprendre le monde qui l’entoure et d’y prendre part2. » Il s’agissait donc, ici, d’affirmer que la science devait être un « bien commun » et de reconnaître, dans le même temps, qu’elle ne l’était pas encore, puisque, pour atteindre cet objectif il fallait en passer par un chantier qui permettrait de transformer la relation science-société et de renouveler l’engagement des acteurs de la recherche.
La dynamique du « avec et pour » traverse et structure l’histoire de la recherche-action, pour autant il semblerait que celle-ci soit, encore aujourd’hui, minoritaire à l’université. Nous pourrions donc nous demander à quels endroits, dans quels espaces et avec quels collectifs se réengage aujourd’hui cette recherche envisagée comme bien commun ?
Si nous partageons ces préoccupations, portées un temps par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, sur la nécessité d’engager le débat sur le rôle de la recherche dans notre démocratie, et l’urgence à réouvrir le dialogue entre la communauté scientifique et les citoyens, nous constatons qu’une partie de ces aspirations démocratiques s’éprouvent, s’élaborent et s’expérimentent depuis les marges de l’université. C’est donc aussi ce réengagement de la recherche-action, qui se bricole à la marge et, parfois même, en dehors des institutions de la recherche, que nous souhaiterions ici mettre en lumière, en interrogeant aussi ses conditions matérielles.
Bien plus que l’actualité liée à une loi de programmation, dont les dispositifs sont aujourd’hui clos, c’est avant tout au regard de la précarisation de nos milieux de vie et de leur habitabilité qu’il nous semble intéressant de repenser l’engagement de nos manières de faire recherche. En effet, si la recherche-action participe d’un renforcement de la démocratie en donnant plus de pouvoir d’agir aux premier·ères concerné·es, dans quelle mesure peut-elle se réengager pour faire face à la crise éco-climatique ? Comment est-il encore / sera-t-il encore possible d’habiter les mondes dans lesquels nous vivons ? Cette question fait nécessité pour toutes les pratiques : pratiques paysannes, manufacture, recherche, architecture, soin, éducation, artisanat, pratiques numériques et technologiques… Chaque activité est exposée à cette question, est tenue de l’affronter depuis ses propres écologies3.
Pour sa part, en quoi la recherche, sous la forme de la recherche-action et de la co-recherche, contribue-t-elle à ce que nous puissions encore habiter démocratiquement les mondes où nous (sur)vivons ? Comment participe-t-elle à transformer la manière dont nous nous rapportons les uns aux autres, mais aussi la façon dont nous nous rapportons à nous-mêmes, aux autres êtres et choses avec lesquelles nous cohabitons ? La recherche-action capacite potentiellement, tendanciellement, les groupes et les collectifs dans lesquels elle œuvre. Et, se capaciter c’est imaginer des possibles mais aussi affronter des épreuves, éprouver des limites, expérimenter de nouvelles perspectives...
Ainsi, à travers ce numéro de Pratiques de formation/Analyses, nous souhaiterions nous demander :
1 – Comment la recherche-action contribue-t-elle à renforcer la démocratie ?
À travers ce premier axe, nous souhaiterions donner à voir comment la recherche-action peut constituer un « équipement démocratique » en appui des dynamiques émancipatrices qui se font jour dans notre société. Il s’agira donc de prendre la mesure de ce que peut la recherche-action à l’heure actuelle. Comment peut-elle contribuer à expérimenter des droits citoyens : le droit pour des habitant·es de faire récit de leur expérience, et d’en faire histoire, le droit d’être informé·es et de mener l’enquête, le droit de faire recherche à propos de questions qui importent aux personnes concernées ? Comment permet-elle d’élargir potentiellement, tendanciellement, les registres d’expérience, en particulier une de grande valeur émancipatrice, l’expérience d’écriture ? Comment participe-t-elle à la formulation des problèmes d’intérêt commun et de créer les conditions d’une délibération démocratique, éclairée par la recherche ? Cette conception de la recherche-action en tant qu’équipement démocratique rejoint l’hypothèse défendue par Yves Citton4 lorsqu’il théorise le fait que la recherche-action / recherche-création pourrait contribuer à l’émergence d’un nouveau mode de « gouvernementalité » dans (de) nos villes, nos « lieux » de vie ou nos quartiers.
2 – Quelles nouvelles formes de coopération s’expérimentent à travers la recherche-action ?
Dans une perspective « Sciences et société », il semble nécessaire que les chercheur·es développent leur travail dans la durée, par une présence suivie, en coopération avec les différent·es actrices et acteurs des milieux de vie investigués afin de se familiariser avec leur expérience. Dans cette perspective, les chercheur·es impulsent des démarches de recherche en faisant expérience avec les personnes et en partageant, autant que possible, leurs activités. À cet endroit, nous souhaiterions montrer quelles nouvelles formes de coopération (avec certaines professions, certains groupes ou milieux de vie) émergent par l’entremise du travail de corecherche. En quoi la recherche-action contribue-t-elle à créer des croisements inédits entre différentes expériences, manières de faire, épistémologies, formes de vies... ?
3 – Quels sont les possibles et les limites d’une recherche-action dans la période actuelle ?
Ici nous souhaiterions comprendre comment la recherche-action éduque, au sein des groupes ou des institutions qui l’accueillent, la capacité à observer, à caractériser des faits et des situations et à les analyser de manière suffisamment méthodique. Il s’agira aussi de montrer si ces démarches réussissent à acclimater au sein des mondes, qui ne sont pas ceux de la recherche, des équipements type « recherche », qui deviendraient alors possiblement les leurs, en propre, et qui finiraient peut-être par y être progressivement assimilés. À l’inverse il serait aussi intéressant de montrer les limites de ces démarches de recherche. En quoi la recherche-action participe-t-elle de la restauration des rapports de pouvoir et de domination sous couvert de participation ? Quelles sont les difficultés à instaurer des « scènes d’égalités » en situation de corecherche ? Est-ce que les enjeux de réciprocité inhérents aux pratiques de recherches participatives sont véritablement réalisés ? Peut-on, au contraire, identifier des dynamiques extractivistes au sein de ces expériences de recherche ? Enfin, dans quelle mesure nos institutions instrumentalisent-elles les démarches de recherche-action, recherche-création, recherche participative, recherche collaborative ?
Consignes
La revue Pratiques de formation/Analyses offre plusieurs formats d’écriture :
– Des articles scientifiques classiques évalués par un comité de lecture (en double aveugle) : articles de recherche problématisés proposant une analyse à partir de recueils de données et/ou d’expériences de terrain, d’une étude de corpus. Les notes de synthèse et les écrits théoriques sont également acceptés. Les articles soumis peuvent provenir des sciences de l’éducation et de la formation, mais aussi de toute autre discipline des sciences sociales et humaines : sociologie, histoire, anthropologie, philosophie, psychologie, etc. Les articles pluridisciplinaires sont les bienvenus.
Nous vous conseillons de vous référer aux consignes aux auteurs et autrices : https://www.pratiquesdeformation.fr .
– Des textes ou des contributions d’une autre nature, moins classique : des articles plus courts sur des réflexions en cours pour la rubrique « Cheminements ».
– D’autres types d’articles peuvent également être proposés : cf. la présentation des rubriques de la revue : https://www.pratiquesdeformation.fr/71 .
Les projets de contribution (notes d’intention d’environ une page) devront nous parvenir avant le 15 octobre 2026. L’équipe coordinatrice du numéro vous fera un retour d’acceptation fin octobre. Les contributions finalisées devront ensuite nous parvenir pour le 30 mars et devront respecter les consignes générales aux auteurs et autrices de la revue.
Le projet de contribution devra être envoyé sur un fichier PDF nommé de cette manière : “Nom_Prénom_Titre court”.
Merci d’envoyer vos propositions à ces trois adresses : louis.staritzky@yahoo.fr ; pascal.nicolas-lestrat@orange.fr ; contact@pratiquesdeformation.fr
Bibliographie
Jacques Ardoino, 2003, « La recherche-action, une alternative épistémologique. Une révolution copernicienne », in Pierre-Marie Mesnier et Philippe Missotte (dir.), La Recherche-action. Une autre manière de chercher, se former, transformer, Paris, L'Harmattan, p. 41-67.
René Barbier, 1977, La Recherche-action dans l'institution éducative, Paris, Bordas.
René Barbier, 1996, La Recherche action, Paris, Anthropos.
Guy Berger, 2003, « La recherche-action. Épistémologie historique », in Pierre-Marie Mesnier et Philippe Missotte (dir.), La Recherche-action. Une autre manière de chercher, se former, transformer, Paris, L'Harmattan, p.11-26.
Serge Briffaud, 2024, « La recherche-action au défi d’un ordre socio-écologique », Agencements, no 10, p. 33-39.
Orlando Fals Borda, 2021, « Origines universelles et défis actuels de la recherche-action participative (RAP) », Espaces et sociétés, no 183, p. 165-188.
Paulo Freire, 2021, Pédagogie des opprimés, Marseille, Agone.
Lyne Kurtzman, 2009, « Les enjeux éthiques de la recherche-action féministe : une réflexion critique sur les règles et pratiques de recherche », in Fatou Sow, La Recherche féministe francophone. Langue, identités et enjeux, Paris, Karthala, p. 91-99.
Michel Liu, 1997, Fondements et pratiques de la recherche-action, Paris, L’Harmattan.
Pascal Nicolas-Le Strat, 2024, Faire recherche en commun (Chroniques d’une pratique éprouvée), Rennes, Éditions du commun.
Pascal Nicolas-Le Strat, 2018, Quand la sociologie entre dans l’action (La recherche en situation d’expérimentation sociale, artistique ou politique), Rennes, Éditions du commun.
Anne Querrien, 1991, « Éthique et pragmatisme. La recherche urbaine et l'action sur le terrain », Villes en parallèle, nos 17-18, p. 152-157.
Arianne Robichaud et Marina Schwimmer, 2020, « Les impasses critiques de la recherche participative : leçons tirées de débats épistémologiques en sociologie critique », Questions Vives, no 33.
Louis Staritzky, 2024, Pour une sociologie des tentatives. Faire monde depuis nos vies quotidiennes, Rennes, Éditions du commun.
Louis Staritzky et Pascal Nicolas-Le Strat, 2024, « Faire recherche en habitant. Une histoire populaire de la recherche-action », L’École du terrain, disponible en ligne : https://lecoleduterrain.fr/maniere-de-faire/faire-recherche-en-habitant/.
Claudia Ximena López Rieux, 2021, « I(A)P. La recherche-action participative : l’héritage méconnu d’Orlando Fals Borda », Espaces et sociétés, no 183, p. 161-164.
