Retour sur la journée du 13 avril 2026

  • A Look Back at the Event of April 13, 2026

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Introduction

Ce texte propose un retour réflexif sur la journée du 13 avril 2026, organisée à l’occasion de la parution du numéro 72 de la revue Pratiques de formation/Analyses et de la visite d’une délégation de l’université fédérale de Grande Dourados (UFGD) à Paris. Il s’inscrit dans une démarche réflexive visant à interroger les régimes de connaissance, les hiérarchies et les processus de légitimation des savoirs dits autochtones. Ces propos aussi bien que le numéro de la revue auquel ils se réfèrent interrogent la façon dont on classe et reconnaît les différents types de savoirs, en particulier ceux des peuples autochtones, souvent moins valorisés que les savoirs dits « scientifiques ». Ce cadre d’échange a réuni les différents acteurs et actrices impliqué·es dans l’élaboration et la mise en place de ce numéro, c’est-à-dire auteurs et autrices, comité de rédaction et partenaires institutionnels, autour de la parution de ce nouveau numéro. Cette rencontre s’inscrit dans la continuité du programme Guatá1 qui accueille les doctorant·es, issu·es de l’université fédérale de Grande Dourados2, au laboratoire LIAgE à l’université Paris 8, leur mobilité étant prise en charge par l’ambassade de France au Brésil. À travers l’exploration des discussions, des expériences partagées et de la genèse du programme Guatá, ce texte vise à mettre en lumière les enjeux de la « transculturalité », d’inclusion et de renouvellement des cadres de la recherche contemporaine, notamment à travers l’expérience de la « coécriture ».

Ce texte ne constitue pas un résumé du numéro de la revue, mais propose un retour réflexif sur les partages d’expériences relatifs à « l’écriture collective » qui a caractérisé les différents articles du numéro 72 de la revue Pratiques de formation/Analyses. La récente visite d’une délégation brésilienne a coïncidé avec la parution du numéro 72 de la revue PFA sous le titre « Chercheurs et chercheuses autochtones, expériences brésiliennes. Transformation, transculturalité et épistémologie en question ». Ce numéro contient des écrits collectifs et collaboratifs qui permettent d’interroger les transformations épistémologiques, les pratiques en recherche ainsi que les tensions entre formes académiques et modes alternatifs de production et de transmission des savoirs.

Comme on peut le lire dans le message de convocation à cette rencontre :

À l’occasion de la visite d’une délégation de l’UFGD et de nos partenaires du Brésil, qui coïncide avec la sortie imminente de notre numéro (le 1ᵉʳ avril, en ligne), la direction des Presses universitaires de Vincennes, le comité de rédaction de la revue PFA et la coordination du numéro proposent un moment de présentation du dossier nᵒ 72 : Chercheurs et chercheuses autochtones, expériences brésiliennes. Transformations, transculturalités et épistémologies en question.
(Message signé : la coordination du numéro.)

Cette séance, qui a donc réuni les auteur·rices des différents articles du numéro, le comité de rédaction de la revue, ainsi que le responsable des Presses universitaires de Vincennes, s’est tenue sous un format hybride, en « présentiel » et à distance, de 17 h à 19 h 30 (heure de Paris). Les échanges ont porté à la fois sur le contenu et sur les formes du dossier, articulant de courtes présentations thématiques et des retours sur les expériences d’écritures collectives. Afin de permettre la présentation et la discussion du plus grand nombre possible d’articles, un temps de parole a été accordé à chaque contribution. Les langues utilisées au cours de la séance étaient le français et le portugais.

Dans le message d’invitation à cet événement, le comité de rédaction se réjouissait par avance de ce double moment : la publication du nouveau numéro et la visite de la délégation de l’UFGD, ainsi que des partenaires brésiliens, qui ont constitué l’occasion de cette rencontre dont nous restituons ici les principaux éléments.

La relation franco-brésilienne est une rencontre à la fois féconde et « questionnante » ; elle interroge autant qu’elle transforme nos manières de faire, notre regard, ainsi que nos savoirs, dits « académiques » et « autochtones ». Cette collaboration, entamée il y a plusieurs années, continue de nourrir les esprits tout en remettant en question certains savoirs : elle invite à penser la « transculturalité » et à interroger les fondements épistémologiques et les transformations qu’elle engendre.

Présentation du numéro et sa place dans la revue PFA

La lecture de ce numéro fait écho à l’existence de tensions entre les différents articles et les styles d’écriture. Ce numéro met en lumière la diversité des manières de produire les savoirs et de rendre compte des résultats de la recherche. Il pose une double problématique : celle de l’interrogation des régimes de connaissance, ainsi que celle des hiérarchies et des processus de légitimation qui leur sont associés. Publié au sein de la revue Pratiques de formation/Analyses, ce numéro pose une question de savoir « s’il est opportun de restituer les savoirs issus de ces étudiants et chercheurs autochtones sous un format académique ». Ces recherches changent diamétralement le point de vue et mettent en relief les enjeux scientifiques et épistémologiques liés aux chercheur·ses et leur implication à travers les différents objets qu’ils·elles étudient3. Se pose alors la question de savoir : « Pourquoi vouloir rendre “académiques” des savoirs qui jusqu’à récemment étaient présentés comme étant en contradiction majeure (savoirs profanes) ? Comment ces “nouvelles” épistémologies viennent-elles interroger celles développées jusque-là dans les universités dites “conventionnelles” ? Qu’est-ce que cela apporte et transforme dans la recherche universitaire ? Quels thèmes auparavant invisibles et invisibilisés émergent désormais ? En quoi cela nous forme, nous “éduque”4 ? »

Une revue académique est particulièrement bien placée pour répondre à ce type de question, dans la mesure où elle se conforme à des normes et à des cadres de référence précis : calibrage et procédures à respecter. La revue PFA permet cette expérimentation. Elle constitue à cet effet un espace privilégié pour l’expression de ces enjeux, car elle s’inscrit dans une tradition de résistance. Cette tension se reconnaît à certains formats et y résiste. Ce numéro l’illustre par le format lui-même. Ces questions portent en elles une tension entre la légitimation des formes académiques de restitution des savoirs et la résistance à ces mêmes formes. Et cette résistance est au cœur même de la revue PFA. Pour illustration, lorsque la revue a été relancée en 2023 sous la forme d’une publication en ligne, son premier numéro était consacré aux publications scientifiques alternatives5.

Inscrite dans la logique des écritures alternatives, la revue PFA se prépare pleinement à accueillir ces différents types d’écritures. En tant qu’espace éminemment académique, elle est structurée par des normes, des cadres et des procédures rigoureuses. Toutefois, son format en ligne ouvre un champ d’expérimentation qui permet de reconfigurer ces contraintes. Cette tension entre respect des cadres institutionnels et volonté d’innovation se manifeste dans certains formats qui, tout en s’y inscrivant, cherchent également à s’en affranchir. Le présent numéro en offre une illustration particulièrement éclairante.

Cette dynamique se traduit, d’une part, par la diversité des formats proposés, par exemple, un article envisageant l’écriture comme une nouvelle technologie, et, d’autre part, par des contributions adoptant des formes dialogiques. Elle se manifeste également à travers les interactions entre textes et images, qui participent à une meilleure intelligibilité des propos, comme le montre notamment l’article introductif. Cette exploration des façons nouvelles d’écrire et de restituer la recherche s’inscrit dans l’histoire de la logique de la revue PFA, et correspond à la volonté profonde à la fois de Paris 8 qui s’appelle désormais « des Créations », et aussi des Presses universitaires de Vincennes.

La promotion de formes différentes de restitution de la recherche s’incarne dans un certain nombre de pratiques portées par les Presses universitaires de Vincennes. À ce titre, deux collections, créées au cours des deux dernières années, peuvent être mentionnées : l’une consacrée à la « Recherche-création », l’autre centrée sur la question des migrations, « Singulières Migrations ». Cette dernière accorde une place particulière à des formes d’écriture à la première personne, afin de mieux appréhender les expériences personnelles liées à la migration. Ces publications s’inscrivent ainsi dans un paysage académique plus large, en particulier au sein de l’université Paris 8, où les formes et les pratiques d’écriture et de recherche se réinventent continuellement.

Historique de la revue PFA et grandes lignes éditoriales

La revue PFA s’inscrit dans une histoire longue et riche. Elle est née à Vincennes, avant le transfert de l’université à Saint-Denis en 1980. Elle a été fondée par les responsables du département de l’éducation permanente, dans le champ de l’éducation des adultes, de l’apprentissage tout au long de la vie et des savoirs liés à la vie quotidienne. Initialement publiée sous la forme de Cahiers annuels à l’université Paris 8 à partir de 1977, la revue a ensuite connu un développement soutenu avec la publication de 65 numéros ainsi que les numéros spéciaux entre 1981 et 2013.

La publication a toutefois été interrompue en 2014, marquant une période de silence éditorial d’environ une décennie6.

La relance de la revue PFA est intervenue avec le numéro 66, paru en février 2023 dans une forme entièrement renouvelée. Désormais dématérialisée, la revue est accessible en ligne et en libre accès, avec le soutien des Presses universitaires de Vincennes. Ce choix s’inscrit dans les objectifs fondamentaux de la formation permanente, qui visent à rendre les savoirs accessibles à tous et à toutes, et en libre accès pour l’ensemble du monde dans une logique d’ouverture et de gratuité.

Le numéro 72 a représenté une étape particulièrement marquante, en raison de contraintes temporelles importantes et de la spécificité de sa composition. En effet, sa préparation a été réalisée dans un délai restreint, avec une difficulté supplémentaire liée au fait qu’un grand nombre d’auteur·rices n’étaient pas francophones, la plupart des articles étant rédigés par deux ou plusieurs personnes. Malgré ces défis, ce numéro constitue une réalisation éditoriale significative quant à la forme et à la diversité de ceux et celles qui ont contribué à la rédaction des différents articles.

Les thématiques abordées par la revue témoignent de la diversité et de la vitalité de ses orientations scientifiques. Nous pouvons citer, entre autres : le premier numéro de la nouvelle saison de 2023 qui portait sur les « Publications scientifiques alternatives », ensuite une publication sur « L’éducation populaire dans tous ses états », qui a eu deux numéros (« Entre résistances et métamorphose » et « Les nouvelles approches émancipatrices et les défis politiques »). Puis « L’éducation sentimentale tout au long de la vie. Culture, technique, éducation et formation ». Et le no 72 qui porte sur « Les chercheurs autochtones, expérience brésilienne. Transformation, transculturalité et épistémologie en question ».

Genèse du programme Guatá

Le présent texte retrace l’historique du programme Guatá, en examinant ses origines ainsi que ses perspectives, d’où il vient et où il va. Ce programme a été initié par l’ambassade de France au Brésil, laquelle, à l’instar des autres ambassades françaises à travers le monde, met en œuvre plusieurs dispositifs de bourses.

Ces programmes s’inscrivent dans un effort majeur de la diplomatie française visant, d’une part, à renforcer l’attractivité de la France pour les étudiant·es étranger·ères et, d’autre part, à la structuration stratégique de cette attractivité et de cette politique de bourses. Au sein de l’ambassade, différents programmes existent, notamment dans le domaine de la santé, pour la deuxième année de master, ou encore dans des champs disciplinaires plus larges ou ciblés, en fonction des priorités définies par la politique étrangère française.

L’innovation introduite par le programme Guatá réside dans son orientation spécifique vers les enjeux de diversité, d’inclusion et de discrimination positive. Une réflexion interne a ainsi conduit à envisager un dispositif destiné aux étudiant·es autochtones brésilien·nes. Comme il est d’usage, les programmes de bourses proposés par les ambassades s’adressent aux ressortissant·es du pays d’accueil. Dans ce cas précis, le programme cible donc les étudiant·es de nationalité brésilienne, en accordant une attention particulière aux populations autochtones.

Pourquoi un programme destiné à ce public ?

Les autochtones brésilien·nes demeurent encore très peu nombreux·ses à accéder aux études supérieures. Il y a une dizaine d’années, leur présence se comptait sur les doigts de la main. Bien qu’ils soient environ une centaine aujourd’hui, leur représentation reste marginale. Le programme vise ainsi à remédier au manque de moyens et aux difficultés d’accès à la mobilité internationale, expérience pourtant essentielle dans la construction de l’identité étudiante, tant du point de vue personnel que professionnel. Dès lors, il a semblé pertinent d’envisager la création d’un dispositif favorisant la mobilité des doctorant·es brésilien·nes issu·es de ces populations.

Lors de la conception du programme, il est apparu nécessaire de l’inscrire dans une perspective distincte de celle d’autres dispositifs existants, généralement élaborés dans le cadre de la politique étrangère française. Il convenait, au contraire, de le penser à partir du Brésil lui-même, en collaboration étroite avec des acteur·rices locaux, notamment des chercheur·ses et des anthropologues. De nombreuses discussions ont été menées : certaines se sont montrées plutôt favorables au programme, tandis que d’autres étaient inquiètes, ou plus perplexes devant la possibilité de sa mise en œuvre. Cependant, loin de constituer un frein, ces défis ont permis de définir plus précisément les objectifs du programme, en tenant compte des réalités matérielles, professionnelles et personnelles des étudiant·es autochtones. Contrairement à d’autres initiatives, il s’est construit à partir d’un partenariat avec plusieurs universités brésiliennes qui ont accepté de s’engager dans cette démarche.

Lorsque l’ambassade a décidé de lancer ce programme, celui-ci a été soumis, comme tout autre projet, au Quai d’Orsay, c’est-à-dire au ministère des Affaires étrangères. Il a obtenu un accord sans réserve, bien qu’il repose sur un principe de discrimination positive. Cette validation a permis de procéder à sa mise en œuvre dans des conditions favorables. En 2023, une phase de recherche de partenaires universitaires a été engagée au Brésil : cinq universités ont ainsi accepté de rejoindre le programme en tant qu’établissements partenaires.

Accueil des étudiant·es autochtones brésilien·nes en mobilité en France

Dès le départ, il est apparu nécessaire d’identifier des universités d’accueil en France. En effet, dans la plupart des programmes, les étudiant·es sont généralement chargé·es de rechercher eux·elles-mêmes leurs superviseur·es, laboratoires et établissements d’accueil, parfois avec un accompagnement institutionnel. Toutefois, ces dispositifs ne reposent pas sur des partenariats formalisés avec des universités françaises et demeurent ouverts à l’ensemble des établissements d’enseignement supérieur.

Dans le cadre de ce programme, il s’agissait au contraire de structurer un réseau d’universités disposées à accueillir des étudiant·es autochtones, tout en mettant en place un réseau de soutien adapté. À cet effet, il fallait identifier des enseignant·es-chercheur·ses lusophones afin de lever l’obstacle linguistique. En effet, le programme s’adresse prioritairement à des doctorant·es, ce qui rendait inutile l’exigence d’un niveau de langue certifié (B1 ou B2). Cette orientation visait précisément à éviter que la langue ne constitue une barrière à l’accès au dispositif.

L’ouverture du programme au niveau master a été envisagée, mais elle impliquait des contraintes supplémentaires, notamment en termes de validation de crédits et du niveau de français, susceptibles d’exclure une grande partie des étudiant·es concerné·es. De fait, seuls des profils déjà fortement intégrés dans des parcours académiques structurés, souvent issus des régions les plus favorisées du Brésil, auraient pu en bénéficier. Le choix du doctorat s’est donc imposé comme le plus pertinent, dans la mesure où il permet une mobilité de recherche avec la possibilité de continuer la recherche sans que le français soit une langue partagée. L’essentiel était que les superviseur·es acceptent et confirment la possibilité d’un encadrement dans une langue autre que le français.

Dans cette perspective, le programme s’est tourné vers l’université Paris 8, reconnue pour sa tradition d’accueil des étudiant·es internationaux. Et l’université s’est fortement investie dans le projet. Lors de la première année de mobilité (2023-2024), quatre doctorant·es ont été accueilli·es en France : trois à Paris 8 et un à Paris Nanterre. C’est à cette occasion que le programme Guatá a été officiellement lancé.

Le programme a ensuite connu une montée en puissance progressive : en 2024-2025, huit doctorant·es ont été accueilli·es avec la participation de onze partenaires ; en 2025-2026, huit doctorant·es également, avec dix partenaires ; enfin, en 2026-2027, le nombre de doctorant·es a doublé pour atteindre seize participant·es. Cette augmentation s’explique notamment par la décision de l’agence fédérale brésilienne de cofinancer la mobilité, laquelle a été ouverte à l’ensemble des universités du Brésil, suscitant ainsi un intérêt croissant.

Le terme guatá s’est imposé presque naturellement. En langue tupi-guarani, il signifie « marcher avec », « voyager en regardant », « se déplacer ». Au-delà de la simple mobilité académique, ce terme renvoie à une pratique profondément ancrée dans les modes de vie guaranis : se déplacer d’un territoire à un autre, que ce soit pour rendre visite à des proches, améliorer ses conditions de vie ou préserver sa culture. Cette dimension est essentielle, notamment en réponse à certaines critiques selon lesquelles la mobilité internationale pourrait engendrer des formes d’acculturation, voire dissuader les étudiant·es de retourner dans leur pays d’origine.

À l’inverse, cette mobilité n’est pas une mobilité pour contrarier les identités, mais un facteur de construction identitaire et interculturelle, de confrontation et de dialogue. Selon le témoignage d’une des étudiantes : elle a accédé à l’espace académique, mais voyager n’a pas changé son identité.

Présentation des dossiers

Il était essentiel que l’accueil des doctorant·es autochtones soit envisagé autrement que dans le cadre habituel des mobilités internationales et que cela tienne compte des transformations des savoirs académiques et des relations entre les enseignant·es et les doctorant·es autochtones, voire des étudiant·es de master au sein de nos universités. Ce dossier s’inscrit dans cette perspective en interrogeant les transformations des savoirs, tant académiques qu’autochtones. Le dossier auquel il se réfère est le fruit d’un travail de coécriture associant enseignant·es de nos deux universités, doctorant·es autochtones et étudiant·es de master de Paris 8. Le programme Guatá a donc des effets non seulement sur les doctorant·es brésilien·nes, mais aussi sur les étudiant·es de l’université Paris 8. Les contributions des étudiant·es de master dans ce numéro (PFA, n° 72) en sont un des exemples significatifs. La particularité de ce numéro réside dans sa volonté de croiser les conceptions du contexte brésilien autochtone en particulier avec les questionnements du contexte français.

Côté brésilien, le programme Guatá – ainsi que le partenariat avec l’université Paris 8 – occupe une place centrale dans les processus d’internationalisation universitaire. Ce programme contribue à intégrer les étudiant·es autochtones dans ces dynamiques. La publication de ce numéro de revue constitue, à cet égard, une étape importante.

Les textes réunis abordent les problématiques émergentes au cours du programme, en mettant en lumière les liens entre les différents acteurs et actrices impliqués. Pour l’Universidade Federal da Grande Dourados (UFGD), cette initiative a permis de repenser certaines dimensions bureaucratiques de l’institution. Elle a également révélé la complexité des expériences de recherche des étudiant·es autochtones, ainsi que celle des collaborations établies dans le cadre de ces partenariats. Cette expérience questionne aussi nos rapports au savoir et à la formation, ainsi que l’internationalisation des établissements d’enseignement supérieur et le parcours des étudiant·es.

L’expérience de la « coécriture »

Le contenu des articles s’inscrit dans une expérience de « coécriture ». Les articles sont répartis en différentes catégories : articles de recherche, récits de cheminement, témoignages, ainsi que la rubrique « Choses lues, entendues et vues ». Les contributions interrogent les régimes de connaissance, les hiérarchies qui les structurent ainsi que les processus de légitimation qui leur sont associés. Elles posent notamment la question des savoirs reconnus comme légitimes et des types de recherches privilégiés. Les travaux réalisés par des chercheurs et chercheuses autochtones opèrent un déplacement significatif. Ils mettent en lumière les enjeux scientifiques et épistémologiques liés à la position du chercheur ou de la chercheuse, ainsi qu’à son implication dans son objet d’étude.

Lors de la rencontre du lundi 13 avril, les exposés ont porté sur deux articles de type recherche, deux de type cheminement. Dans le dernier article de la rubrique cheminement, cinq étudiant·es en master à l’université Paris 8 exposent les effets de la journée d’étude de janvier 2025 et de leur rencontre avec des doctorant·es autochtones brésilien·nes.

Le contenu de la présentation comprend un résumé de l’article et une réflexion sur les modalités de sa production, notamment l’expérience de l’écriture collective. D’une part, les retours mettent en évidence la confrontation entre la rationalité occidentale et des formes de rationalité autochtones, ancrées dans le territoire, la région, mais aussi dans des dimensions poétiques et spirituelles. Le peuple guarani kaiowá, marqué par l’exil et la réduction drastique de son territoire ainsi que par la destruction de ses forêts, voit également ses pratiques spirituelles fragilisées. Face à ces transformations, les luttes et résistances s’organisent autour de la reconstruction du territoire, de la forêt et d’un retour à la spiritualité. Cette résistance s’exprime notamment à travers les chants et les prières. Ainsi, la rationalité autochtone appréhende le territoire non seulement comme un espace, mais comme une condition même de l’existence. Dans ce même angle, « Écrire est un acte de résistance et d’affirmation de l’identité », souligne une doctorante autochtone.

D’autre part, l’expérience de l’écriture collective met en évidence les défis propres à la coécriture. Il ne s’agissait pas de produire un texte homogène et unifié, mais de préserver la singularité de chaque voix. Certains passages sont ainsi rédigés à la première personne, notamment lorsque l’expérience militante est évoquée, par exemple, tandis que d’autres adoptent une distance plus analytique. Ce choix s’inscrit dans une réflexion plus large sur les formes alternatives de restitution des savoirs, rendue possible par la liberté éditoriale de la revue PFA. Cette dynamique témoigne également de l’émergence de nouveaux espaces de restitution des savoirs, promus par les Presses universitaires de Vincennes et la revue PFA, qui prennent en compte ces différents contextes territoriaux marqués par la diversité culturelle et la pluralité des régimes de connaissance.

Une expérience de terrain propose une critique des analyses de Roberto Cardoso de Oliveira, qui associait la mobilité des acteurs et actrices à une forme d’assimilation à la culture occidentale. Elle montre que l’adaptation constitue une stratégie de résistance, par laquelle les individus s’approprient les espaces qu’ils traversent, notamment les universités occidentales. Connaître l’autre ne signifie pas perdre son identité, mais permet au contraire d’accéder à de nouveaux espaces afin de renforcer les luttes. La langue, l’identité et le territoire apparaissent ainsi comme des éléments fondamentaux pour la reconnaissance des droits. Cette étude affirme également le principe selon lequel aucun écrit ne devrait être produit sur un peuple sans la participation active de ses membres.

Un autre article aborde l’expérience de la coécriture sous l’angle de la négociation. L’article « Rompre l’invisibilité des peuples autochtones dans le monde de l’agronégoce » s’appuie sur des présentations orales antérieures d’une doctorante autochtone et sur des événements auxquels elle a participé. À partir de ces matériaux, un travail d’appropriation bibliographique et d’immersion dans les interactions informelles a été entrepris. Les autrices ont choisi de maintenir un double registre d’écriture : un registre analytique, à la troisième personne, et un registre plus incarné, à la première personne, ancré dans l’expérience vécue.

Enfin, l’article « Les technologies spirituelles : une forme de lutte épistémologique des Guarani Kaiowá », rédigé par des étudiant·es de master, constitue à la fois un prolongement et un écho de la journée d’étude du 31 janvier 2025. Il s’inspire notamment de l’intervention d’Anastacio sur les technologies spirituelles et le territoire. L’article explore la portée épistémologique de ces paradigmes et cherche à analyser en quoi ces technologies soutiennent les luttes autochtones. Il interroge également la place que ces savoirs, dits autochtones, peuvent occuper dans le champ académique.

S’appuyant sur des entretiens menés avec deux doctorant·es autochtones, ce travail collectif met en évidence les enjeux de la coécriture, qui reposent sur un processus de collaboration et de négociation nécessitant du temps. L’expérience s’est révélée particulièrement enrichissante, tant sur le plan de l’écriture que sur celui des échanges méthodologiques. Elle a notamment stimulé la créativité et favorisé l’exploration de nouveaux concepts, en élargissant le champ de recherche à partir de mots-clés.

Conclusion

En définitive, cette journée du 13 avril 2026 a été un moment de réflexion collective, où se sont croisés expériences, pratiques et questionnements autour des écritures alternatives et des savoirs autochtones. Les échanges ont mis en évidence la richesse, mais aussi la complexité, des dynamiques transculturelles, tout en soulignant les tensions persistantes entre normes académiques et formes d’expression plus situées. Le numéro 72 de la revue Pratiques de formation/Analyses ainsi que le programme Guatá illustrent pleinement ces transformations en cours, en ouvrant des espaces de dialogue, de co-construction et de reconnaissance des pluralités épistémologiques.

Écrire à plusieurs est un défi, mais aussi la possibilité de voir des choses nouvelles. Du point de vue de l’internationalisation, le projet de mobilité des étudiant·es autochtones est vu comme un dialogue transculturel. S’il laisse apparaître certains malentendus (comme le concept indigène), ceux-ci sont aussi des transformations. Entre autres difficultés soulevées concernant l’expérience de la coécriture, on trouve la confrontation des expériences, l’articulation entre bibliographie et expérience de vie, la coordination et l’organisation, le style d’écriture, les divergences de vision et d’objectifs, ainsi que des difficultés de traduction : il ne s’agit pas seulement des traductions des mots, mais aussi de la traduction de sentiments. Le programme Guatá et le dialogue interculturel qui en découle constituent pour autant un nouveau jalon dans les relations France-Brésil et, au-delà de cette coopération bilatérale, un nouveau jalon dans les relations aux savoirs et régimes de connaissances.

Ainsi, loin de clore les débats, cette rencontre invite à poursuivre la réflexion sur les conditions de production et de légitimation des savoirs, dans une perspective plus inclusive, critique et ouverte aux diversités culturelles. Ce numéro a constitué, pour tous ceux et celles qui y ont participé, une véritable expérience. Comme plusieurs l’ont souligné, ces écrits ont suscité à la fois du stress, mais aussi de l’innovation et de riches échanges. Ils ont permis de véritables rencontres, ainsi que l’ouverture d’espaces de discussion et de dialogue soutenus par les PUV et PFA.

Nous montons dans un bateau pour essayer d’aller vers de nouveaux horizons épistémologiques dans l’espoir que cette démarche va nous transformer.

Notes

1 Le programme Guatá est une bourse de mobilité internationale destinée aux doctorant·es autochtones brésilien·nes pour effectuer un séjour de recherche en France. Le programme vise à soutenir la mobilité internationale et à favoriser l’échange entre les savoirs traditionnels et les disciplines académiques contemporaines. Il encourage un décentrement conscient et la circulation des idées, permettant aux chercheurs de dialoguer avec leurs traditions tout en participant à des projets scientifiques et culturels en France. Cf. Bourse Guatá 2026. La France au Brésil : [https://br.diplomatie.gouv.fr/fr/bourse-guata-2026].

2 L’université de Grande Dourados, en portugais Universidade Federal da Grande Dourados (UFGD), est une université publique située dans la ville de Dourados (État du Mato Grosso do Sul), au centre-ouest du Brésil.

3 Florence Piron, 2019, « L’amoralité du positivisme institutionnel. L’épistémologie du lien comme résistance », in Laurence Brière, Mélissa Lieutenant-Gosselin et Florence Piron (dir.), Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ?, Québec, Éditions science et bien commun, chap. 9, p. 135-168, [https://scienceetbiencommun.pressbooks.pub/neutralite/chapter/piron/].

4 Tim Ingold, L’Anthropologie comme éducation, Rennes, Presses universitaires de Rennes 2018.

5 Cf. [https://www.pratiquesdeformation.fr].

6 Cf. page d’accueil [https://www.pratiquesdeformation.fr/].

References

Electronic reference

Deocard Rhuhunemungu, « Retour sur la journée du 13 avril 2026 », Pratiques de formation/Analyses [Online], 73 | 2026, Online since , connection on 25 September 2026. URL : https://www.pratiquesdeformation.fr/1292

Author

Deocard Rhuhunemungu

Doctorant, Paris 8 Université des Créations

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