Comment ne pas oublier, comment s’y retrouver ?

Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, ICAR, Université de Lyon 2

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On la découvre dans une première planche intitulée « Moi, je viens d’arriver ». Il est 8h05 à la gare de Lyon Part-Dieu. Son regard sombre semble interroger la dame qui parle à Aïssata, sa mère, enceinte. Le temps d’une planche, trois femmes et un homme répondent à sa mère et permettent ainsi leur mise à l’abri pour la nuit. Nous les retrouvons quelques pages plus tard, lorsqu’Aïssata raconte qu’elle n’a pas voulu signer un document à l’hôpital après la naissance de son deuxième enfant parce qu’elle ne le comprenait pas. Nous comprendrons également, par la profondeur des dessins et le texte extrait d’entretiens, quelle empreinte traumatique ce souvenir a laissée dans sa vie de femme seule exilée avec deux enfants.

Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 1.

Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 1.

Fig. 1. « Je peux pas signer »

Nous voici arrivé·es dans le roman graphique Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit à la découverte des réalités de vie dans l’espace et le temps du quotidien de quatre personnes exilées, Aïssata, Kadiatou, Issa et Zoya. Ielles ont comme points communs d’habiter la métropole lyonnaise depuis plus ou moins longtemps, après un parcours migratoire, et de ne pas avoir fréquenté l’école ou seulement très peu, dans leur pays d’origine. Chacune des vingt planches dessinées raconte, en aquarelle et traits de crayons puissants et subtils, les regards inquiets, perdus, l’attention de celles qui aident, répondent aux questions, soulagent mais aussi les façons de faire, de se repérer, de composer avec des normes sociales urbaines qui n’ont pas été pensées pour des personnes qui ne lisent ni n’écrivent. Il est possible d’y découvrir avec nuance des stratégies de vie, des façons de faire sur lesquelles s’appuyer dans des espaces et des temporalités éloignés de ceux dans lesquels les quatre personnes ont grandi et évolué. La lecture du roman graphique offre de faire un pas de côté pour appréhender ce que signifie la mobilité dans une métropole lorsqu’on est une personne qui ne maîtrise pas l’écrit. Sur quelles ressources, sur quelles forces je m’appuie pour planifier le temps, l’organiser, me repérer dans l’espace et me déplacer ? Ni complètement fiction parce que fondé sur des entretiens, ni proprement documentaire parce que sans discours sur, ce roman graphique est le magnifique fruit d’un projet de recherche aussi intéressant qu’original et collégial à l’initiative des enseignantes-chercheuses en didactique du français langue étrangère (FLE), Véronique Rivière et Élise Gandon, du laboratoire ICAR de l’université Lumière Lyon 2.

Dans une présentation qu’elles ont conçue pour étayer les ressorts de ce projet et compléter la lecture de la bande dessinée1, les chercheuses racontent la naissance de l’idée d’une recherche en équipe de professionnelles et chercheuses, 100 % féminine, dans le cadre de deux projets de recherche successifs. Le premier, ECAEST (Étude des CAtégorisations de l’ESpace et Temps dans des pratiques interactionnelles multimodales chez les adultes allophones non alphabétisés), cherchait à « comprendre les pratiques de mobilité (espace/temps) des personnes migrantes jamais scolarisées arrivant à Lyon2 ». Le second, VALOREFA (VALOriser la REcherche-Formation en Alphabétisation des adultes), visait à « donner de la visibilité aux difficultés vécues par les personnes migrantes en situation d’alphabétisation dans leurs déplacements dans la ville [et à] mettre à disposition des ressources venant soutenir et accompagner la formation professionnelle des formateur·rices en alphabétisation3 ». Ces deux projets de recherche ont réuni six personnes concernées et une équipe en mesure d’œuvrer de conserve pour exprimer et interroger les situations et stratégies vécues, les recueillir par le biais d’entretiens biographiques, les traduire et/ou transcrire, choisir les extraits et les illustrer. Une large place est donnée au sensible dans l’expérience de recherche ; l’entretien biographique est envisagé comme une rencontre, où les émotions sont décrites, entendues, transcrites. La restitution en roman graphique est choisie notamment pour cela, « la fiction agit comme “instrument fouisseur” [qui] crée une relation nouvelle aux savoirs, une manière différente d’appréhender le réel, sans écarter la sensibilité4 […] ».

Lors d’un entretien téléphonique qu’elle m’a accordé, Élise Gandon a raconté que le choix de l’illustratrice italienne Giulia Pex s’est fait à partir de la lecture qu’elle a faite de la bande dessinée Khalat5, l’histoire vraie de Khalat, « à partir de mars 2011, au moment du début du Printemps arabe, jusqu’à 2015, année qui marque le début de la révolution arabe et le début de l’exode massif des migrants vers l’Allemagne6 », racontée dans son journal intime et restituée en italien d’abord par Davide Coltri dans son recueil Dov’è casa mia7. Le talent de l’illustratrice s’y déployait déjà, au service de récits où la majeure partie des relations et moments décrits sont silencieux, ténus, taiseux. L’enseignante-chercheuse cherchait ce talent dans Vivre l’exil, vivre à Lyon et, effectivement, on peut sentir par exemple la peur de Kadiatou à l’idée de téléphoner ou d’acheter un ticket de métro, son choix de préférer monter rapidement dans un bus pour acheter un ticket à un chauffeur plutôt que d’utiliser les distributeurs de tickets dans le métro dont plusieurs personnes lui ont déjà montré l’utilisation. Il faut ce talent pour dessiner la peur ! La loger dans l’infini silencieux de couleurs d’aquarelles choisies, de traits de crayons noir traçant la pupille ternie par le doute et la recherche intérieure des mots pour la dire.

Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 8.

Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 8.

Fig. 2. « C’est pas ici que je descends »

Les vingt planches de ce roman graphique ne sont pas encore publiées, la recherche d’éditeur·rice a commencé. À leur lecture, on saisit bien l’enjeu de « sensibiliser un large public aux parcours et à l’expérience de vie et de la mobilité des personnes qui n’ont pas ou peu l’écrit, à Lyon, […] de rendre visible et accessible, faire exister un récit, au sens politique8 » et se doter d’un support de formation pour les étudiant·es qui souhaitent travailler auprès de personnes peu ou non alphabétisées. Au fil des planches, il est possible de voir quelles stratégies sont mises en œuvre par les personnes pour vivre les expériences liées à l’espace et au temps qui impliquent des activités écrites et/ou numériques complexes. Souvent sociales, nécessitant de solliciter d’autres personnes, ces stratégies peuvent rendre dépendant·es. Il n’y aurait pas de problème à avoir besoin de quelqu’un quand on vit en ville, à pouvoir compter sur une personne que l’on connaît ou non, mais si la relation est perçue comme infériorisante, que cette personne explique mal, oriente mal, dénigre ou donne l’impression de dénigrer, l’expérience peut alors se charger de honte, de perte d’estime de soi. De même, les stratégies qui contournent l’usage d’un agenda, d’une alarme, prennent plus de temps. Dans un monde régi par la performance, la rentabilité et la ponctualité, cela semble inadapté. Mais faut-il participer à cette fuite en avant du temps serré et contraint, voir d’un bon œil l’usage de l’intelligence artificielle pour faire ses courses ou bien plutôt découvrir, grâce à la superbe planche « Ici, tu ne dois pas jouer avec tes rendez-vous9 », que pour quelqu’un d’important, Aïssata, coller ses post-it de rendez-vous à côté des boîtes de macédoines avec une date et une heure lui permet de ne pas les oublier ? C’est écologique, efficace, original et singulier. La lecture de Vivre l’exil, vivre à Lyon ouvre à l’expérience d’une transculturalité et aux réalités plurielles des vies dans un ici commun.

Lorsqu’elles trouveront éditeur·rice, courez lire et découvrir les détails de vie quotidienne, pas anecdotiques, des quatre personnes et leurs façons de réussir l’exploit de vivre en exil dans un monde exclusivement pensé pour des personnes lettrées et autonomes. En attendant, il est possible de suivre le projet sur la page des publications du laboratoire ICAR10.

Notes

1 Élise Gandon et Véronique Rivière, 2026, Diaporama recueil, ECAEST-VALOREFA : Mobilité urbaine des adultes non alphabétisés à Lyon, Université Lumière Lyon 2, UMR ICAR–LabEX ASLAN (équipe MILAFI+LC1), document de présentation non publié, il est la source majoritaire des citations de cette synthèse.

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Violaine Houdart-Merot, 2024, « Le langage comme “instrument fouisseur” : un tournant dans l’écriture de la recherche en sciences humaines et sociales ? », Le Tournant créatif de la recherche, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, p. 5-20, [https://doi-org.accesdistant.bu.univ-paris8.fr/10.3917/puv.houda.2024.01.0005].

5 Giulia Pex, 2020, Khalat, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Melesse, Presque Lune, d’après une histoire de Davide Coltri.

6 Ibid.

7 Davide Coltri, 2019, Dov’è casa mia, Storie oltre i confini, Rome, Minimum Fax.

8 Élise Gandon et Véronique Rivière, 2026, Diaporama recueil, op. cit.

9 Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, op. cit., p. 5.

10 [https://icar.cnrs.fr/]

Illustrations

  • Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 1.

  • Source : Giulia Pex et l’équipe de recherche MILAFI, 2025, Vivre l’exil, vivre à Lyon. Fragments d’expériences urbaines sans l’écrit, Lyon, p. 8.

References

Electronic reference

Anna Cattan, « Comment ne pas oublier, comment s’y retrouver ? », Pratiques de formation/Analyses [Online], 73 | 2026, Online since , connection on 25 September 2026. URL : https://www.pratiquesdeformation.fr/1295

Author

Anna Cattan

Doctorante en sciences de l’éducation et de la formation de l’université Paris 8, Anna Cattan est rattachée au laboratoire de recherche LIAgE (Laboratoire Interculturalités, Apprentissages, marGes, Expériences, Paris 8 Université des Créations).

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